Marie des grèves ....

touche pas à mon po(è)te .....

j'ai bien aimé .....

Touche pas à mon po(è)te!
Lettre ouverte à Dominique de Villepin, avocat

 

Monsieur, vous êtes une sorte de Jacques Vaché de la politique. Prenez-le pour un compliment puisque le dandy nantais fait partie de votre Panthéon. En effet, la «dissolution», quel bel acte suicidaire ! Et mettre le feu au Quartier latin avec le CEP, c’était assez baudelairien.

Vous publiez donc, contre les «vautours » et «face aux Minotaures», une sorte de journal de vos lectures où je vous retrouve tel qu’en vous-même, défiant le monde à la tribune de l’ONU, inimitable, solitaire, «scrutant gouffres et ciel, depuis les hunes, dans un enchevêtrement de lames, de mâts et de cordages».

Dès le titre de votre opus, Hôtel de l’insomnie, les railleurs, qui vous ont charrié avec Le Cri de la gargouille (Albin Michel, 2002) et l’Eloge des voleurs de feu (Gallimard, 2003), vont remettre le couvert. Vous subirez, sans broncher, leurs quolibets, même s’ils vous qualifient, par exemple, de «somnambule de Matignon».

Aussi je salue d’abord votre courage, qui frôle l’intrépidité ou l’inconscience. Vous avancez bravement en plein territoire ennemi, loin de vos bases, à des lieux de ce qui, à l’époque du «cabinet noir» de Chirac, faisait de vous un personnage mystérieux, l’héritier de Fouché ou le disciple du cardinal Cisneros, qui reste mon grand inquisiteur préféré, plus que le trop fameux Torquemada.

Votre livre à la main comme viatique, vous êtes entré dans un nouveau cercle de «vautours», les vrais, attentifs à la moindre bévue, à la plus petite faute de goût. Et vous n’en ratez aucune, avec panache ! Quel manque de retenue vous a poussé à rejoindre les «guetteurs de terre, Char et Celan… et les voix d’îles, d’archipels et de rivages de Césaire, Walcott ou Darwich» ?

Comment pouvez-vous recruter d’un trait de plume les exclus, les maudits, les déclassés ? Fernando Pessoa, le dépressif, Arthur Rimbaud, l’inverti ardennais, Antonin Artaud, le fada, Apollinaire, le métèque ?

Et d’où vous vient cette lubie : partager en imagination le sort détestable de Franz Kafka, le tubard praguois, de Jean-Pierre Duprey, le beau suicidé, ou de Stanislas Rodanski, l’interné volontaire ? Oui, qu’êtes vous venu faire sur le banc de ces galériens de la vie ?

Je ne vous souhaite pas le destin nervalien du desdichado (le désespéré). Aucun de ceux-là n’avait choisi de croupir à l’asile ou dans une prison. Franchement, auriez-vous supporté leurs insultes, compris leur douleur ou même bu un coup avec l’un d’eux dans un troquet pourri ? Les poètes vivants ne sont pas tous des anges.

Pendant des années, toléré par le Monde des livres, tandis que mon camarade Poirot-Delpech passait de la pommade au moindre académicien, je me suis obstiné à jouer les «passeurs» auprès d’écrivains, poètes ou prosateurs (c’était du pareil au même). Je ne vous ferai pas toute la liste de ceux qui m’aidèrent à comprendre de quoi est fait ce «feu» dont vous vous êtes emparé.

J’allai chez Norge, à Vence. Je vis Michel Fardoulis-Lagrange dans le Lubéron. Jude Stefan me donna rendez-vous gare Saint-Lazare. Edmond Jabès me reçut chez lui et parla peu . Georges Schéhadé, l’elfe libanais (vous dites l’avoir connu, bon, et alors ?), ne me laissa pas en placer une.

Et j’ai pas mal bu avec Mohammed Khaïr-Eddine, qui me dédia un des poèmes de Ce Maroc ! (Seuil, 1975). Il était violent, montait sur les tables de restaurant, insultait les serveurs et déclamait. Un jour, avec lui, nous calmâmes Kateb Yacine qui cachait dans une valise un couteau de boucher pour trucider ce «voleur» de Paul Flamand, son éditeur.
Tous, ils se donnèrent la peine de réfléchir à haute voix, avec passion et rigueur. Vous devriez lire le dernier recueil de Claude Vigée, La nostalgie du père ( Ed. Parole et Silence, 60 rue de Rome, 75008 Paris).

A Paris ou à Bischwiller, en Alsace, il a été le plus précieux de mes interlocuteurs. Laissez vos fiches-cuisine sur Pessoa ou Vaché , à peine méritoires, et méditez ce qu’il dit dans un «essai de description de l’acte créateur». C’est, suivies dans ses moindres méandres, ses détours et ses profondeurs, la véritable connaissance par les gouffres, l’exploration difficile du «silence des espaces psychiques».
Je vous ai entendu revendiquer ce retrait et ce mutisme. Sans vous demander de rejoindre, comme Charles Quint, un équivalent français du monastère de Yuste, je vous serais reconnaissant de méditer sur le «transparent glacier des vols qui n’ont pas fui» où Mallarmé enferma à jamais son cygne.

BONUS


Ce que Dominique de Villepin ne s’est pas résolu à écrire, un journal politique, Bruno Le Maire, son conseiller et directeur de cabinet à Matignon, n’a pas hésité à le faire dans Des hommes d’Etat (Grasset). C’est un triomphe mérité. On a parlé d’en tirer un film. Qui jouerait le rôle du Premier ministre ? Vincent Cassel ou Guillaume Canet ? J’y ai vu une étrange pièce de théâtre qui mélange Brecht, Ionesco et Shakespeare. Sarkozy/Arturo Ui, Chirac/Le Roi se meurt et Villepin/Hamlet.

Il faut reconnaître que, s’il a perdu son royaume, c’est ce prince-là qui emporterait tous les suffrages sur les planches. On l’imagine, comme dans To be or not to be de Lubitsch, en pleine crise, déboulant, mèche au vent, pour débiter son sempiternel monologue. J’y vois également la possibilié d’un vaudeville tragique à la Feydeau, avec des portables par dizaines, sonnant dans des placards dorés.

• Raphaël Sorin •



03/02/2008
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