Marie des grèves ....

vive la grève ! et nous sommes pris en otage !!!

65142d20dd42588f7d53e3039afdefa6.jpgJudith Bernard signe, ci-dessous, un excellent papier à propos de la sempiternelle réflexion suscitée par nos medias auprès de l'usager des transports et relayée en boucle : « Nous sommes pris en otages » .
Source : 
http://www.bigbangblog.net/

Il faut, décidément, faire attention aux mots. On entend beaucoup ces jours-ci les usagers se plaindre que les grévistes les « empêchent » d'aller travailler. Or, au sens strict, ils ne les empêchent pas. Ils cessent de les y aider. C'est quand même très différent : les grévistes suspendent le service qu'habituellement ils rendent contre salaire, et renoncent à leur paie pour la durée où ils cessent de « servir ». Ils exercent ce faisant leur droit de grève, strictement incontestable.

Que la grève constitue une nuisance est tout aussi incontestable, c'est même de là qu'elle tire son pouvoir relativement persuasif. Mais si elle est constitutionnellement garantie, c'est bien qu'elle est légitime dans son principe : elle est reconnue comme un instrument légal dans la négociation du rapport de force entre les employeurs et les employés. On observera au passage que la constitution prévoit donc bien que les relations entre ceux-ci et ceux-là sont susceptibles de prendre la forme de rapports de force, et qu'en somme les luttes sociales font partie du programme légitime de la société.

À ce titre, le terme d' « otage » dont les « usagers-vus-par-les-médias » à moins que ce ne soient les « médias-vus-par-les-usagers » nous abreuvent est parfaitement inacceptable, et même obscène. Obscène évidemment pour les otages, les vrais, ici et là en quelques coins de la terre. Inacceptable ensuite parce qu'il porte une représentation du corps social trompeuse et délétère. Dans corps social il y a corps : nous en sommes tous les membres, il n'y a pas de partie neutre, qui se trouverait prise au piège, « à son corps défendant », d'une problématique ne la concernant pas. Chacun est agent du devenir collectif, et nous sommes tous partie prenante de la lutte sociale qui se joue ici.

On me répondra que c'est parce que nous sommes tous responsables du devenir collectif que les bénéficiaires de régimes spéciaux doivent contribuer à l'effort commun pour rendre possible le financement futur des retraites. Problème moral, plus qu'économique, puisque les personnes concernées représentent une part dérisoire du corps social, et que s'agissant d'économie(s), le gouvernement eût pu s'aviser d'en faire autrement qu'en tapant sur les petites retraites, en s'abstenant par exemple d'offrir l'équivalent de 90 fois la somme qu'il espère tirer de cette réforme, sous la forme de cadeaux fiscaux dont personne n'a réussi à prouver l'intérêt sur le plan collectif.

Problème moral décidément, car si l'on veut vraiment tendre vers l'équité dans le système des retraites, il faut évidemment prendre en compte non seulement la pénibilité, mais l'espérance de vie moyenne propre à chaque corps de métier dans le calcul des pensions : seul moyen de rendre une politique de financement des retraites acceptable, parce que cohérente.

Car la politique aussi fait corps, c'est un système symbolique complexe dont on attend au minimum de la cohérence. De la part d'un gouvernement de droite qui pratique une politique clientéliste et réserve à son sommet les privilèges les plus indécents (je songe notamment aux Centquarantepourcent, appelons-les comme ça puisque personne ne sait exactement de quoi il retourne), cette réforme-là est inacceptable. On ne demande pas un tel effort à ceux d'en bas quand on a fait tant de largesses à ceux d'en haut. C'est plus qu'un problème de communication. C'est un problème moral.

J'avoue ne pas connaître assez les métiers concernés (tellement divers !) pour être absolument certaine que ces régimes spéciaux ne sont pas la juste compensation d'efforts particuliers déjà consentis. Et j'ose dire que ce n'est pas le cœur de la question. Le cœur de la question bat dans ce fameux corps social envisagé comme un tout, dont le « corporatisme », tant décrié et bien mal compris, n'est que la métonymie.

Je m'explique : quand un corps de métier se bat pour que ses membres bénéficient d'une situation décente, c'est AUSSI à la décence des situations de travail en général qu'il œuvre. Sans doute les motivations des grévistes sont-elles pour partie (la majeure ? Et alors ?) personnelles. Mais DANS LES FAITS, leurs conquêtes construisent et consolident les droits des travailleurs en général. Notamment pour cette raison simple et évidente que lorsqu'ils échouent, le démantèlement de leur statut sert toujours d'exemple et de justification au démantèlement du statut voisin - comme le montre très exactement toute l'histoire de la réforme des retraites. TOUS les travailleurs ont donc intérêt à ce que CERTAINS travailleurs parviennent à défendre la décence de leurs conditions de travail : la lutte sociale ne s'arrête pas ce soir, les victoires des uns sont susceptibles de servir d'exemple, de modèle et de justification aux luttes - et aux victoires - des autres.

Qu'elles le deviennent en effet dépend de nous : tous les travailleurs, y compris ceux du privé, ont le droit de se syndiquer, de faire grève, de lutter pour la dignité de leurs conditions de travail et de vie. Ces droits n'existent réellement que si on les exerce ; cet exercice est une lutte, et la lutte, ça coûte. Ça coûte en énergie, morale et physique, et ça coûte de l'argent. C'est un risque, toujours : le risque de perdre. Je sais de quoi je parle. Il y faut de l'audace, du courage, de la détermination, et un certain sens du collectif. Toutes qualités dont je n'entends pas beaucoup parler, à propos des grévistes actuellement engagés dans la lutte.

Alors quand bien même je devrais être la seule à le faire, dans ce concert de plaintes d' « otages » « empêchés » d'aller travailler, je leur dis : chapeau, les grévistes, et merci. Merci pour nous tous.




19/11/2007
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